Le Messie

Le Messie

Le Messie


  2021

 Even Frei, le personnage central du roman de François Meyronnis, est un artiste russe d’origine juive. Fils d’un diplomate soviétique liquidé par Staline au moment où une famine organisée dévaste l’Ukraine, il s’éveille très tôt à la pensée en faisant permuter dans son esprit ces deux notions : la terreur et la faim.

 Réfugié à Paris depuis les années 1950, il construit toute son œuvre pour résister au « marteau – pilonnage de l’effondrement universel ». Sa question peut se résumer en deux phrases. Que signifie se nourrir ? Comment vivre libre ?

 Entre l’acte de parler et celui de manger, il devine une mystérieuse équivalence. Au départ, il s’identifie à Dionysos, le dieu de la transe. Mais le 7 juillet 1998, à quelques jours de la finale de la Coupe du monde de football, il est foudroyé par la faim devant le café des Deux Magots. Il passe alors de l’autre côté de sa propre mort. Sauf qu’au moment décisif, une grande âme juive s’interpose, celle de rabbi Nahman de Braslav, un maître de la spiritualité hassidique qui vivait en Ukraine au début du XIXe siècle.

 Tout se passe comme si le rabbi agissait depuis sa tombe pour qu’Even Frei obtienne un temps supplémentaire. Des années plus tard, on retrouve l’artiste à Jérusalem au cœur d’une opération messianique ressemblant à une « performance » — à la recherche de gestes et de phrases qui remuent assez de souffle pour « faire désaffluer les démons ».

 Le but d’Even Frei : traverser la faim, et en tirer une nourriture de vie. De l’art, il attend beaucoup : pas la célébrité ni la richesse, mais que l’art outrepasse les sagesses tronquées, avec leurs chemins rampants ; et surtout qu’il témoigne de ce qui, dans la parole, dégage la parole. Car, pour lui, la délivrance suppose une mutation de notre rapport avec le langage.

 Le livre raconte donc comment Even Frei passe par le chas d’une aiguille avec l’aide d’une jeune chanteuse, Ava Ethel Ravenstein, et de Carlo, son compagnon. Avec eux, il « déchire le diable », comme il dit ; effectuant ce que les juifs pieux nomment un tiqqoun ha olam — une « séparation du monde ». Dans ce périple, on croise à la fois la mort de Staline le 5 mars 1953, le jour de Pourim ; et à l’autre extrémité, celle du rabbi Nahman le 16 octobre 1810.

 Tout s’achève par une « Grande action » sur le mont du Temple à Jérusalem lors du Samedi saint des catholiques. Infime, cet « acte » en apparence. Ne s’agit-il pas d’écrire sur de la vapeur d’eau ? Et pourtant grâce à lui, la parole s’introduit peut-être à l’intérieur du feu, sauvant par là le monde.

 Seulement, la littérature n’est-elle pas justement l’entre-deux de l’immensurable et du tout petit ?