Nicolas Genka

Nicolas Genka

Nicolas Genka


Nicolas Genka en quelques dates :

3 décembre 1937, naissance à Quimper. 1951, mort de sa mère. Décembre 1961, L'Épi monstre (Julliard). 13 juillet 1962, L'Épi monstre est interdit. Été 1962, sa maison est saccagée par les villageois. 1964-1969, procès. Janvier 1999, Exils réédite l'Épi monstre11 janvier 2009, décès dans la Beauce.

Dans Libération, Stéphane Horel écrivait en 1999 : 

Le monde l'a régurgité comme une anomalie. Alors il s'en est écarté. Aujourd'hui, Nicolas Genka a 61 ans. Il vit dans un village de la Beauce. Et il écrit. En se saoulant de thé noir froid. Le corps est massif, tendu. Le crâne, chauve. « Rasé », dit-il par coquetterie : un souvenir des cellules disciplinaires de l'armée. « J'ai découvert mon visage. Presque de femme. Et j'ai dit : « Pas mal, mon lieutenant, pas mal, à celui qui voulait m'humilier. » Quelques mois plus tard, Nicolas Genka part pour l'Algérie. Quand il revient, il a 21 ans, et «  improvise » d'une traite l'Épi monstre, « comme un morceau de jazz, nourri d'une immense colère ». Le roman raconte l'inceste entre un père et ses deux filles dans la boue d'une campagne peuplée d'ivrognes, et prophétise une révolution qui bouleverserait l'ordre moral. Refusé treize fois, le manuscrit arrive chez Julliard, sur le bureau de Françoise d'Eaubonne. « Bien entendu, vous ne publierez pas. Trop audacieux », écrit la lectrice, fine mouche, dans son rapport de lecture. Piqué au jeu, Julliard publie. À l'été 1961, le roman est interdit à la vente aux mineurs, à l'affichage, à la publicité et à la traduction. Dans les faits, cela signifie interdit de vitrine, et le livre est même saisi chez Maspero. Un commando de villageois, mené par le curé, saccage sa maison dans le Finistère. France-Soir, photographies à l'appui, y consacre deux pages et proclame « Il est la honte de son village ». « L'Épi monstre était un trou dans le tissu littéraire de l'époque, regrette sa découvreuse. Avec l'interdiction, Nicolas était guillotiné. »

Dix jours d'écriture pour une vie de silence. Le soutien des plus illustres n'y fera rien : Nicolas Genka reçoit le prix Enfants terribles de Jean Cocteau, est traduit par Pasolini, rencontre Jouhandeau, Mishima, Nabokov. Mais au ministère de la Culture, Malraux fait la sourde oreille. En janvier dernier, séduit par les qualités d'écriture, un petit éditeur, Exils, prend le risque de republier l'Épi monstre. L'interdiction court toujours, malgré une démarche de Régine Deforges elle-même auprès du ministère de l'Intérieur, en 1997. Place Beauvau, on se réfugie dans l'immobilisme. Principal élément de l'argumentation officielle: le « contexte de répression de la pédophilie » qui justifierait le maintien du bannissement. Pour l'heure, Nicolas Genka accueille sa renommée tardive avec une sorte de détachement serein. Jamais il n'avait perdu l'espoir d'être lu. D'un lyrisme démesuré, Genka est pour Françoise d'Eaubonne « un des derniers écrivains maudits de ce siècle ». Un révolté qui traînait sa rage dans les cafés de Saint-Germain, qui « vivait dans la provocation permanente. Ses agressions verbales, d'ordre scatologique, tournaient en ridicule les gens avec une telle maestria qu'il terrifiait son entourage ». La violence de Nicolas Genka est inscrite en lui depuis toujours. La fautive, c'est l'époque qui l'a enfanté. « Je suis un enfant du siècle nucléaire. » Un enfant de la guerre, « né dans le bruit et la fureur ».

Ses parents se rencontrent sur le Rhin. La Première Guerre mondiale touche à sa fin. « Leur romantisme fut le communisme. » Le père revient dans sa Bretagne natale avec son épouse allemande. Elle y vivra son calvaire sous le toit de la belle-mère, veuve de guerre. « La guerre franco-boche était dans la maison. » Le père sombre dans l'alcool, la mère dans la folie. Le jour de la Libération, Nicolas a tout juste l'âge de raison, quand il voit une femme revêtir sa « robe de mariage Prisunic, en tissu imprimé de coquelicots », et errer dans les champs, le regard planté dans un ciel constellé de bombardiers alliés. Cette femme est sa mère. Mais jamais on ne le lui a dit comme ça. Il a appris à lui parler comme aux autres servantes. Quand son père l'enferme dans une mansarde et la laisse mourir de faim, c'est Nicolas qui prévient les gendarmes, puis la veille à l'hospice. Elle est si maigre que son alliance glisse de son doigt. Nicolas la portera longtemps attachée autour de son cou. C'est sa « Nibelungen », du nom des nains de la mythologie germanique gardiens d'un grand trésor. À 14 ans, celui qui s'appelle alors Eugène Nicolas se réfugie à Douarnenez chez un oncle russe, qui lui fait lire Gogol et lui lègue un nom: Genka, diminutif russe d'Eugène.

À la publication de l'Épi monstre, l'entourage de Genka subodore une autobiographie. Et proteste. Grand-mère, mère et sœur, il y a trop d'analogies entre le livre et la vie. La belle-famille de sa soeur Renée y reconnaît les personnages et des fragments de leur enfance. « Support de voyance », réplique Genka, qui affectionne la tournure rimbaldienne. Peu leur importe. En 1964, Renée est en instance de divorce. Son mari se bat pour la garde de leur fille. Par un raisonnement fallacieux qui englobe les amours masculines de Genka, il détourne l'inceste du récit littéraire, le déforme, le plaque sur la réalité. Au procès, il accuse Genka de rapports incestueux avec sa soeur. « J'avais 24 ans. J'ignorais tout des procédures juridiques. Renée a fini par avaler un tube de Nabutal. On lui a lavé l'estomac pour la remettre dans l'arène de la justice où on la jugeait en mon nom. » Il serre ses doigts épais, des doigts courts de paysan, brunis entre l'index et le majeur, quand il raconte la justice qui s'acharne, sept ans durant. Sa sœur qui pleure dans le box, l'avocat qui crie: « Madame Genka partageait avec son frère la même petite chambre à Paris ». « Un nid d'amour », hurle le frère en pleine audience par goût de la provocation, écœuré par cette mise à mort par procuration. Ses esclandres nourrissent sa propre perte et causent celle de sa soeur qui perd la garde de l'enfant. Dans les attendus des tribunaux, Renée est la « sœur de Nicolas Genka, auteur immoral, obscène et scandaleux ».

La réédition de l'Épi monstre est dédiée à celle « qui fut châtiée en mon nom comme en celui de Marceline », l'une des filles de l'Épi monstre. « Ce que ce livre a déclenché m'a empêché de vivre ma vie, souffle Renée. Mais j'étais folle de joie quand il est ressorti.» Aujourd'hui, elle voit souvent son frère. Il lui lit des passages de Sous l'arbre idiot, le roman de neuf tomes qu'il a écrit pendant ses années bâillonnées, refusant de se « rendre au système », vivant de réécriture de scénarios et de petits boulots de pisse-copie, « mitonnant » dans la Sarthe puis à Paris. Flammarion et Plon se bagarrent pour publier l'un des volumes, les Premières Maisons de la ville, à la rentrée.

Genka s'est assagi. Il parle, beaucoup. Et de la famille surtout. « J'ai tout passé dans un tamis et je n'en ai gardé que le meilleur, poursuit Renée. J'en arrive toujours à la même question: qu'a-t-il vu dans notre enfance que je n'ai pas vu ? Je n'ai jamais osé le lui demander. » Famille et femmes : matrices de la créature Genka qui effraya les prudes années 60. La colère est toujours là, infinie, mais dedans. Des yeux doux, blessés, brillent dans le visage brutal. « Ma Sœur, avec un S majuscule, comme un serpent égyptien, dit-il en traçant une arabesque dans le vide. Je suis allé à l'école des femmes, la plus difficile qui soit. » Genka n'est pas seulement le diminutif d'Evgueni. En russe, cela veut dire femme.


De cet auteur aux Éditions Exils :